Dans la capitale guinéenne, Conakry, prendre un taxi pour rallier une courte destination devient de plus en plus un véritable parcours du combattant. Beaucoup de chauffeurs refusent ces courtes distances, qu'ils jugent peu rentables lorsque le prochain point ne grouille pas de monde. Résultat : de nombreux passagers attendent longtemps, paient plus cher, se tournent vers les motos-taxis ou marchent pour rejoindre leurs destinations. Un contributeur de la plateforme citoyenne IdimiJam.com est parti faire un constat sur certains axes de la ville.
Nous entamons notre périple à Kagbelen, dans la banlieue éloignée de la capitale guinéenne, un jour du weekend, où cette scène est devenue trop habituelle. Des taxis s'arrêtent, les passagers montent ou s'apprêtent à monter, puis le chauffeur demande leur destination. Dès qu'il entend « Cimenterie », il répond souvent : « Je ne prends pas la Cimenterie». Et il repart. Pourtant, la Cimenterie est le prochain point prévu comme fin du tronçon.
Les chauffeurs préfèrent généralement les passagers qui vont plus loin, vers Sonfonia, Cosa, Bambéto ou Hamdallaye. Les trajets d'un seul tronçon, comme celui de Kagbelen à la Cimenterie, sont souvent laissés de côté.
Pour les usagers, cette pratique se traduit souvent par un choix limité : accepter de payer davantage, patienter dans l’espoir de trouver un chauffeur conciliant ou poursuivre le trajet à pied.
Au lieu de payer 2 000 GNF pour un tronçon, certains offrent 4 000 GNF afin de convaincre le chauffeur de les prendre. Même dans ce cas, rien ne garantit que la course sera acceptée. D'autres chauffeurs expliquent qu'ils n'ont pas de monnaie et préfèrent refuser le client.
Quand l'attente devient trop longue, beaucoup n'ont plus qu'une solution : prendre une moto-taxi. Le trajet est plus rapide, mais il coûte 5 000 GNF entre Kagbelen et la Cimenterie. À défaut, marcher pour rejoindre leur destination, située à environ 5 kilomètres de là, au prix de grands efforts. Ce, malgré le temps que ça va prendre.
Au bord de la route, Djenabou Barry venant d’un baptême attend depuis plusieurs minutes. Sa destination n'est pourtant qu'à quelques centaines de mètres, mais le tronçon est fortement congestionné. « Le premier chauffeur a refusé. Le deuxième aussi. Le troisième a accepté, mais à condition que je paie plus que le tarif habituel », raconte-t-elle. Pressée par le temps, elle finit par céder. « Je n'avais pas le choix. Comme je voulais arriver à temps, je devais accepter. On sait que le prix demandé n’est pas normal, mais quand on est pressé, on finit par accepter », confie Djenabou Barry.
Le témoignage de Djenabou Barry est loin d’être un cas isolé. À Conakry, de nombreux usagers disent rencontrer les mêmes difficultés, particulièrement aux heures de pointe (les matins et les soirs jours ouvrables et la journée les weekends). Les courses courtes, surtout lorsqu’elles traversent des zones embouteillées, sont régulièrement refusées par les chauffeurs.
Cette situation touche particulièrement les personnes âgées, les femmes accompagnées d’enfants, les personnes transportant des bagages ou encore les travailleurs soumis à des horaires stricts, qui disposent de peu de solutions alternatives.
Pour comprendre les raisons de ces refus répétés, nous avons interrogé Baïlo Sow, chauffeur de taxi.
Selon lui, plusieurs conducteurs évitent volontairement les trajets vers la Cimenterie afin de ne pas perdre de temps. « Si on dépose un client à la Cimenterie, il n'est pas toujours facile de trouver immédiatement un autre passager. On peut attendre longtemps avant de repartir et ça frustre les autres passagers. Beaucoup préfèrent continuer directement vers Sonfonia, Cosa, Bambéto ou Hamdallaye, où les clients sont plus nombreux », explique-t-il..
Le chauffeur reconnaît toutefois que certains refus ne s'expliquent pas uniquement par des considérations économiques. « Il y a aussi des chauffeurs qui refusent simplement les courses d'un seul tronçon, même s'ils passent par là », ajoute l’automobiliste..
Cette pratique suscite l'incompréhension de nombreux usagers. Sous le coup de la colère, un passager rencontré à Kagbelen ironise : « On dirait qu'ils conduisent un avion ! Une fois qu'ils quittent Kagbelen, ils ne veulent plus s'arrêter avant leur destination finale ».
Notre équipe a également vécu cette situation. À plusieurs reprises, nous sommes montés dans un taxi arrêté à Kagbelen. Une fois la destination annoncée, le chauffeur nous a demandé de descendre, affirmant qu'il ne prenait pas la Cimenterie.
Le trajet Kagbelen-Cimenterie n'est qu'un exemple. Des pratiques inversées sont signalées sur d'autres axes de la capitale.
Sur la Corniche Nord, entre Sonfonia et Hamdallaye en passant par Lambanyi et Kipé, plusieurs usagers affirment que certains conducteurs de tricycles communément appelés « Bonbonna » refusent les passagers qui souhaitent effectuer uniquement le trajet entre Taouyah et Sonfonia. Selon eux, ces conducteurs préfèrent transporter des clients qui descendent progressivement le long du parcours, une stratégie qui leur permet d'encaisser plusieurs paiements sur un même trajet.
Autrement dit, un passager qui n'occupe le tricycle que pour un tronçon direct rapporte moins qu'une succession de clients.
En attendant d’éventuelles solutions, les passagers continuent de composer avec cette réalité : patienter, négocier le prix de la course ou chercher un autre moyen de transport pour parcourir quelques centaines de mètres.
Mohamed Diawara