En Haute-Guinée, le calendrier agricole régulier qui a longtemps rythmé les travaux champêtres semble désormais appartenir au passé. Les premières pluies, autrefois attendues avec une relative régularité, deviennent de plus en plus imprévisibles. Dans cette région, considérée comme le principal bassin de production céréalière de la Guinée grâce à ses vastes plaines fertiles et à l'engagement de milliers de producteurs, le dérèglement climatique s'impose désormais comme l'un des principaux défis de l'agriculture.
Les précipitations se font rares, arrivent parfois avec plusieurs semaines de retard ou, au contraire, tombent en abondance avant de s'interrompre brutalement. Pour les agriculteurs, cette nouvelle réalité perturbe les calendriers de semis, réduit les rendements et menace directement les revenus des ménages ruraux ainsi que la sécurité alimentaire.
Dans les préfectures de Kankan, Kouroussa, Mandiana, Siguiri et Kérouané, ce constat est largement partagé. Les producteurs affirment que les saisons ne suivent plus leur rythme habituel et que les repères transmis de génération en génération ne permettent plus d'anticiper avec précision le début des travaux agricoles.
« Avant, nous préparions les champs en sachant presque exactement à quel moment les pluies allaient commencer. Aujourd'hui, nous pouvons semer une première fois, attendre plusieurs semaines sans pluie et voir toutes les graines sécher dans le sol. Nous sommes ensuite obligés de recommencer les semis. Ce qui augmente considérablement nos dépenses. Certaines années, nous perdons une grande partie de nos récoltes. Même lorsque les pluies reviennent, elles sont parfois tellement fortes qu'elles emportent les jeunes plants et provoquent l'érosion des terres. Nous avons vraiment l'impression que la nature ne respecte plus les saisons que nous avons connues pendant toute notre vie », explique avec inquiétude Bangaly Kaba, agriculteur rencontré dans la sous-préfecture de Karfamoriah, préfecture de Kankan.
Le maïs, le riz pluvial, le mil, le sorgho, le fonio, l'arachide ainsi que plusieurs cultures maraîchères figurent parmi les plus affectés par ces perturbations climatiques. Les longues périodes sèches qui suivent les semis compromettent la germination, tandis que les pluies intenses concentrées sur quelques jours détruisent parfois des hectares de cultures. À cela s'ajoutent la prolifération de ravageurs, l'apparition de nouvelles maladies des plantes et la dégradation progressive de la fertilité des sols.
Pour les femmes rurales qui occupent une place centrale dans la production vivrière, les conséquences sont particulièrement préoccupantes. À Kantoumanina, dans la préfecture de Mandiana, Fanta Sangaré décrit un quotidien de plus en plus difficile. « Nous cultivons le maïs, le riz, l'arachide et les légumes pour nourrir nos familles et vendre une partie de la récolte au marché. Aujourd'hui, nous travaillons davantage sans être certaines d'obtenir une bonne production. Quand les pluies tardent, les cultures se dessèchent. Lorsqu'elles deviennent trop abondantes, elles détruisent nos champs. Les revenus diminuent alors que les dépenses familiales augmentent. Nous avons besoin de semences adaptées au nouveau climat, de petits systèmes d'irrigation et de formations pour mieux faire face à cette situation », lance-t-elle.
Au-delà des pertes agricoles, cette instabilité climatique fragilise l'économie des ménages ruraux. Les dépenses liées aux semences, aux travaux de reprise et aux intrants augmentent, alors que les récoltes deviennent de plus en plus incertaines. Ce qui entraîne des baisses des revenus dans certains menages.
Pour les spécialistes de l'environnement que nous avons interrogés, les difficultés observées en Haute-Guinée s'inscrivent dans une évolution climatique de long terme. « Le changement climatique est aujourd'hui une réalité observable. Les températures augmentent, les pluies deviennent plus irrégulières et les phénomènes météorologiques extrêmes sont plus fréquents. Sans investissements importants dans la recherche agricole, les systèmes d'information climatique et les infrastructures d'irrigation, les exploitations familiales resteront très vulnérables aux chocs climatiques », alerte Lanciné Faro, conservateur de la nature à la retraite et environnementaliste.
Les organisations de développement intervenant en milieu rural estiment que les communautés disposent encore d'importantes capacités d'adaptation, mais qu'elles ne pourront pas faire face seules aux conséquences du changement climatique.
« Nous accompagnons les communautés dans le reboisement, la restauration des terres dégradées et la promotion de pratiques agricoles plus résilientes. Toutefois, les besoins restent considérables. Les producteurs attendent davantage de soutien en matière de financement, d'irrigation, de formation et d'accès aux innovations agricoles. Renforcer la résilience des exploitations familiales est aujourd'hui une nécessité pour préserver la sécurité alimentaire du pays », plaide Oumar Diallo, président de l'ONG Fassodemé à Mandiana.
Dans la région de la Haute-Guinée, les paysans continuent de cultiver leurs terres avec détermination, mais dans des incertitudes climatiques de plus en plus réelles. Les saisons ont profondément changé, entrainant des pertes agricoles considérables.
Sollicités dans le cadre de ce reportage, la Direction régionale de l'Agriculture de Kankan ainsi que la Chambre régionale d'agriculture n'ont pas souhaité répondre à nos questions au moment de la publication de cet article.
Facély Sanoh