Filmer la souffrance des autres : la caméra des smartphones a-t-elle remplacé notre humanité ?

8 juillet 2026 à 12h 09 7 mins de lecture

Depuis l'avènement des smartphones (Android et iPhone), un comportement qui ne fait pas l'unanimité prend de l'ampleur sur les réseaux sociaux. Des scènes parfois d'une extrême violence sont filmées puis diffusées en ligne. Pour certains, il s'agit d'une manière d'informer le public. Pour d'autres, c'est surtout un moyen de gagner en visibilité, au prix de « likes », de vues et de partages. Mais pour de nombreux citoyens, cette pratique constitue une humiliation pour les victimes, une absence de solidarité et révèle souvent un manque d'humanisme chez ceux qui s'y adonnent.

Des accidents de la circulation aux incendies, en passant par les bagarres ou les images à caractère sexuel, ces vidéos sont souvent insoutenables. Face à cette réalité, plusieurs questions se posent : que recherchent réellement les auteurs de ces vidéos violentes qui exposent des victimes ayant avant tout besoin d'assistance ? L'humanité existe-t-elle encore face à de telles situations ? Pourquoi exposer des personnes dans des moments aussi douloureux de leur vie ?

Nous avons interrogé plusieurs personnes qui livrent leur point de vue sur ce phénomène qui défraie la chronique.

Les smartphones Android et iPhone ont sans doute apporté de nombreux avantages à la société. Mais leur utilisation à des fins nuisibles est jugée inhumaine par bon nombre de citoyens. Tout au long de la journée, dans les rues, les marchés, les écoles et d'autres lieux publics, des scènes sont filmées par des personnes peu scrupuleuses avant d'être publiées sur les réseaux sociaux.

Pensons à ce jeune homme coincé dans une voiture accidentée, appelant désespérément au secours. À ses côtés, au lieu de lui porter assistance, quelqu'un préfère le filmer dans son agonie.

Pensons aussi à cet incendie survenu en pleine journée. La victime cherche de l'aide, de l'eau pour éteindre les flammes. En réponse, des dizaines de personnes arrivent, téléphone à la main, caméra activée, pour immortaliser cette situation d'urgence plutôt que pour la soulager.

Ou encore à ce policier aux prises avec un conducteur de taxi-moto. Au lieu d'intervenir pour calmer les esprits, certains préfèrent filmer l'altercation, ponctuant la scène de rires et de moqueries.

Sans oublier ces deux femmes qui se battent, s'insultent et sont prêtes à se déchirer les vêtements. Des dizaines de personnes assistent à la scène sans intervenir, mais presque toutes tiennent un téléphone prêt à filmer la bagarre.

Dans chacune de ces situations, il y a toujours quelques volontaires pour porter secours, mais ils restent minoritaires face à l'ampleur des événements. Ceux qui filment sont souvent bien plus nombreux. Parfois, la scène dure dix, vingt minutes, voire une heure, tandis que les victimes continuent d'attendre une aide qui tarde à venir.

Mamadou Alpha Barry regrette cette situation. « L'urgence, pour certains, ce n'est plus de secourir, d'aider ou de compatir. Chacun cherche d'abord quoi dire ou raconter, quitte à voir la personne ou les victimes souffrir, voire agoniser. Ça fait très mal de voir une publication sur des cas comme ça et d'observer ce qui se passe autour de ces lieux. Chacun filme ce qui se passe et se moque du reste », fustige-t-il.

Ni le moment, ni le lieu, ni les circonstances ne semblent retenir certains de filmer la peine et les difficultés de ceux qui traversent des épreuves douloureuses. Tant qu'ils ne sont pas eux-mêmes concernés, le mal d'autrui les touche moins. Et même lorsque l'intention de départ est d'informer, plusieurs estiment que l'effet produit peut finalement être plus négatif que positif.

C'est le cas d'une vidéo amateur, tombée récemment sous nos yeux, montrant l'incendie d'un camion transportant de la marchandise. Un jeune homme y a lancé un direct, commentant la scène autour de la cabine du véhicule entièrement ravagée par les flammes. Sur les mêmes images, on distingue plusieurs groupes : à l'arrière, des personnes tentent de sauver la marchandise malgré le feu ; un autre groupe, armé de seaux d'eau, essaie d'éteindre l'incendie ; un troisième groupe, enfin, se contente d'observer et, parmi eux, certains filment.

Dans les commentaires de cette publication, on retrouve plusieurs réactions empreintes de déception et de frustration. Kadiza Jalloh rappelle que si chacun faisait preuve de solidarité, les dégâts auraient pu être réduits : « Si toutes ces personnes qui sont en train de regarder ou de filmer allaient plutôt chercher un seau d'eau, ce serait mieux », fait-elle remarquer.

Tibou Tété Tounkara, lui, n'arrive pas à comprendre l'inaction de la majorité face à ce genre de situation : « Les gens aussi, la majorité regarde ou pire filmen. C'est vraiment malheureux ».

Cette banalisation de la souffrance d'autrui ne s'arrête pas aux accidents ou aux incendies. Même les malades les plus vulnérables n'y échappent pas.

Ibrahima Touré révèle une autre facette de ce phénomène. « Ici, on peut filmer un malade dans son lit et publier les images malgré son état, sous prétexte de demander des prières pour lui. S'il vient à mourir, son corps est filmé, photographié, publié et, au cimetière aussi, après l'enterrement, le même procédé continue, juste pour dire désormais : "C'est ici que repose telle ou telle personne." Si on se mettait à leur place, on comprendrait que c'est difficile à accepter. Car si nous étions nous-mêmes victimes d'un incendie ou d'un accident, nous serions bien plus préoccupés par notre propre sort que par l'envie de filmer », sensibilise-t-il.

Ces témoignages, bien que différents, convergent vers un même constat : la caméra, censée parfois servir à informer ou à alerter, est devenue pour beaucoup un réflexe qui prime sur l'entraide. Entre celui qui filme pour informer, celui qui filme pour exister sur les réseaux sociaux et celui qui filme par simple curiosité, la frontière est mince. Mais les victimes, elles, restent souvent seules face à leur douleur, exposées aux regards de l’internet.

Doit-on pour autant condamner toute forme de captation d'images dans l'espace public ? Non, répondent plusieurs plusieurs personnes interrogées par IdimiJam.com. Informer reste utile, parfois même salutaire, lorsque cela permet d'alerter les secours ou de dénoncer une injustice. Mais entre informer et exposer les détresses de gens, il y a un pas que beaucoup franchissent sans s'en rendre compte, et c'est précisément ce pas qui interroge notre rapport à l'autre, à sa douleur et à sa dignité.

Peut-être que la vraie question n'est pas de savoir s'il faut filmer ou non, mais de savoir ce que l'on fait en premier : aider, puis informer si nécessaire, et non l'inverse. Car, au bout du compte, une vidéo qui devient virale ne sauve personne. Seule une main tendue le peut.

Mohamed Diawara

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