À Sangarédi, dans le nord-ouest de la Guinée, la poussière rouge s’infiltre partout : sur les feuilles des cultures, dans les habitations, jusque dans l’air que respirent les habitants. Il s’agit de celle de la bauxite, minerai stratégique qui alimente les chaînes industrielles mondiales, de l’aéronautique aux énergies renouvelables. Mais derrière cette richesse, qui a rapporté plus de 352 millions de dollars à l’État guinéen en 2024, se dessine une réalité bien plus sombre pour les communautés locales.
Dans la préfecture de Boké, cœur de l’exploitation minière du pays, pêcheurs, éleveurs et agriculteurs voient leurs moyens de subsistance s’éroder depuis le boom du secteur amorcé en 2015. Selon un rapport d’Action Mines Guinée et de l’IPIS, 84 % des personnes interrogées affirment être aujourd’hui plus pauvres qu’avant l’arrivée des compagnies minières.
Un fleuve transformé en couloir minier
Sur les rives du Rio Nuñez, la transformation est brutale. Autrefois, les eaux du fleuve et de l’océan Atlantique constituaient un vivier abondant pour les pêcheurs artisanaux. Aujourd’hui, elles sont devenues un couloir logistique pour les barges transportant la bauxite vers les navires de haute mer. Ces embarcations industrielles, capables de charger jusqu’à 8 000 tonnes de minerai, se multiplient avec la construction de nouveaux ports minéraliers.
Cette expansion s’est faite au détriment des mangroves, dont des centaines d’hectares — jusqu’à environ 300 hectares pour un seul port, selon le rapport — ont été détruits. Or, ces zones humides sont essentielles à la reproduction des poissons. La raréfaction des ressources halieutiques est désormais largement rapportée par les pêcheurs interrogés.
« Il y a 15 ans, une sortie de pêche pouvait rapporter 5 à 10 paniers remplis de poisson. Aujourd’hui, une sortie de pêche ne rapporte qu’un seul panier », témoigne un pêcheur interrogé à Dougoula, dans la sous-préfecture de Kamsar, lors de l’enquête de terrain menée en mai 2025.
À cette baisse des captures s’ajoutent la pollution des eaux par les hydrocarbures, le bruit sous-marin des moteurs et les risques d’accidents. Les filets sont régulièrement endommagés par les hélices des navires, immobilisant les pêcheurs pendant des semaines.
« Katougouma est envahi par les minéraliers, il y a plein d’accidents et beaucoup de pêcheurs sont morts noyés », rapporte un pêcheur de Kolaboui interrogé dans le cadre de la même étude.
Face à cette situation, certains n’ont d’autre choix que de s’aventurer plus loin, parfois jusqu’aux eaux de la Guinée-Bissau ou du Sénégal, pour espérer rentabiliser leurs sorties.
Des pâturages grignotés par les concessions minières
Sur les plateaux de Sangarédi, la pression est tout aussi forte. Les vastes pâturages qui faisaient la réputation de la région ont été progressivement réduits par l’expansion des concessions minières. Aujourd’hui, celles-ci occupent près de 80 % du territoire, ne laissant que des espaces fragmentés pour l’élevage.
« Si rien n’est fait pour sauver l’élevage, il aura disparu de Boké dans les dix prochaines années », alerte un éleveur rencontré dans la concession de la COBAD à Sangarédi en mai 2025.
La disparition des points d’eau, la pollution des sources naturelles et la multiplication des routes minières compliquent davantage la situation. Les troupeaux sont contraints à des transhumances plus longues et plus risquées, tandis que les accidents avec les camions transportant la bauxite se multiplient.
Dans le même temps, la promotion de cultures commerciales comme l’anacarde réduit encore les surfaces disponibles pour le pâturage, accentuant les tensions entre agriculteurs et éleveurs et fragilisant les équilibres traditionnels.
Un fossé entre la loi et la réalité
Sur le plan légal, le cadre guinéen prévoit des consultations des populations et des compensations en cas de préjudice. Mais, dans la pratique, une grande majorité des personnes interrogées affirme ne pas avoir été consultée avant l’installation des projets miniers.
Les mécanismes de plainte, souvent confiés à des représentants des compagnies, sont largement jugés inefficaces. Quant aux compensations, elles restent limitées et inégalement réparties. Les pêcheurs, en particulier, ne bénéficient d’aucune indemnisation pour la destruction de leurs filets ou la pollution des eaux.
« On n’a aucune réponse. Maintenant, on va voir les autorités. On sait qu’elles vont demander une part de la compensation, mais on préfère toucher un petit quelque chose plutôt que rien du tout », expliquent des éleveurs interrogés à Sangarédi.
Des promesses de développement en trompe-l’œil
Les entreprises minières mettent en avant leurs actions de responsabilité sociétale : construction de routes, de puits ou d’infrastructures communautaires. Mais ces initiatives apparaissent souvent insuffisantes ou mal adaptées aux besoins locaux.
Les promesses d’emplois, elles aussi, peinent à se concrétiser. Les postes sont rares, souvent temporaires et peu accessibles aux populations locales, en particulier aux femmes.
« Les compagnies n’engagent jamais de femmes », souligne une habitante interrogée dans un focus group à Bossérè.
Une sécurité alimentaire menacée
Au-delà des impacts immédiats, c’est la sécurité alimentaire de toute la région qui est en jeu. La baisse de la production de poisson, de viande et de lait entraîne une hausse des prix et un recours accru aux importations.
Dans les villages de Boké, de nombreux pêcheurs et éleveurs envisagent d’abandonner leur activité. Certains migrent vers les centres urbains, d’autres envisagent un départ à l’étranger.
Derrière l’essor de la bauxite guinéenne, devenue une ressource stratégique à l’échelle mondiale, se dessine ainsi un paradoxe profond : celui d’un territoire riche en ressources naturelles où les populations locales s’appauvrissent.
À Boké, la transition industrielle et énergétique globale ne se mesure pas seulement en tonnes de minerai exporté, mais aussi en terres perdues, en eaux troublées et en moyens de subsistance fragilisés.
Cet article s’appuie sur le rapport d’Action Mines Guinée et de l’IPIS, intitulé « Les répercussions de l’exploitation de la bauxite sur l’élevage et la pêche dans la préfecture de Boké en Guinée ». Le document complet est disponible pour consultation et téléchargement pour les lecteurs souhaitant approfondir l’analyse.
https://drive.google.com/file/d/1VwATwP1A1Y9DFqCioD-HXuRJQzyIGtCw/view?usp=sharing