À Dagbano, un petit secteur du quartier Diakolidou Sobakono, situé à quelques kilomètres du centre-ville de Beyla, les journées commencent par une attente. Autour d’un puits creusé à la main, des femmes, bassines posées au sol et enfants attachés dans le dos, observent le niveau de l’eau remonter lentement après chaque puisage. À près de trente kilomètres du mégaprojet de fer de Simandou, les habitants disent constater un changement progressif dans l’accès à l’eau. Ici, la rareté du précieux liquide est devenue le premier indicateur visible des transformations environnementales.
Dans ce village rural d’un peu plus de 400 habitants, l’agriculture et l’élevage structurent la vie quotidienne. Mais ces dernières années, l’accès à l’eau, autrefois simple et régulier, devient incertain.
Une attente devenue la routine
Le seau descend, heurte légèrement la paroi du puits, puis remonte à moitié rempli. Après deux passages, l’eau disparaît presque totalement. Il faut de nouveau patienter.
Ousmane Condé, chef de secteur de Dagbano, suit cette évolution avec inquiétude. « Avant l’arrivée des sociétés minières dans notre localité, nos puits fournissaient une eau propre et accessible. Depuis le début des activités, la situation a fortement changé : la couleur de l’eau s’est dégradée et plusieurs puits se tarissent rapidement. Aujourd’hui, après qu’une ou deux femmes puisent de l’eau, il faut attendre une à deux heures avant que le niveau remonte », explique-t-il.
Autour du village, deux marigots complétaient autrefois l’approvisionnement en eau. Il s’agit du fleuve Bembeya et le Migna. « Aujourd’hui, ces eaux sont très sales à cause de la poussière et des impacts environnementaux des projets miniers. Pourtant, c’est cette eau que nous utilisons lorsque les puits sont à sec. Depuis quelque temps, des habitants tombent malades, mais nous n’avons pas d’autre choix pour avoir l’eau », ajoute le responsable local.
Pendant la saison sèche, explique-t-il, les difficultés deviennent plus visibles.
L’eau, une charge quotidienne pour les femmes
À quelques mètres du marigot, trois femmes attendent leur tour. L’une d’elles parvient à remplir seulement la moitié de son seau. Cette eau servira à cuisiner, laver les enfants et nettoyer les ustensiles.
Salimatou Sagno, mère de sept enfants, raconte un quotidien qui s’est progressivement durci : « Chaque matin, je pars avec mes enfants pour nous mettre dans les rangs afin d’obtenir un peu d’eau. Après avoir puisé une première fois, nous sommes souvent obligés de revenir plus tard pour essayer d’en trouver encore ».
Elle explique que la qualité de l’eau s’est également dégradée. « Nos marigots sont devenus très sales. Nous voyons même des anciennes boîtes d’herbicides flotter dans l’eau. Il est aujourd’hui très difficile de trouver de l’eau potable », regrette la mère de famille.
Avant toute utilisation, l’eau est laissée au repos pour permettre aux impuretés visibles de se déposer au fond du récipient. « Nous avons vraiment peur pour la santé de nos enfants et de toutes nos familles », confie-t-elle.
Pendant notre immersion, un troupeau de vaches descend vers la même source pour s’abreuver. Dans cette cohabitation improvisée entre usages domestiques et animaux, les risques sanitaires deviennent évidents.

À la Direction préfectorale de l’Environnement et du Développement durable de Beyla, les autorités adoptent une position plus nuancée. Selon certains responsables, la dégradation des points d’eau serait davantage liée aux activités de maraîchage pratiquées autour des marigots qu’aux activités minières.
Ils indiquent que des mécanismes de suivi environnemental sont en cours afin d’éviter que les impacts du projet minier ne s’étendent aux zones habitées.
Mais une réalité structurelle complique la situation : l’absence de réseau de distribution de Société des Eaux de Guinée dans la préfecture. L’approvisionnement repose essentiellement sur les puits traditionnels, quelques forages et les marigots.
À Nionsomoridou, l’impact devient plus visible
À des kilomètres de Dagbano, dans la sous-préfecture de Nionsomoridou, située au cœur de la zone d’exploitation du projet Simandou, les habitants décrivent des transformations plus marquées, notamment autour des blocs 3 et 4 exploités par Simfer.
Dans cette zone, certains cours d’eau ont changé d’aspect. Les riverains évoquent un envasement progressif et une coloration inhabituelle de l’eau.
Makoya Souaré, habitante de la localité, observe ces changements. « Le marigot est devenu rouge, on dirait de l’eau de ruissellement. C’est seulement pendant la saison des pluies que l’eau changeait d’aspect. Mais cette année, nous sommes obligés d’utiliser cette eau rougie pendant la saison sèche, car les puits sont secs », a-t-elle expliqué.
La mère de famille montre les dépôts de boue visibles en aval. « Nous demandons de l’aide afin que ce marigot ne disparaisse pas sous les déchets causés par l’exploitation minière. C’est ici que nous puisons pour nos travaux quotidiens, faisons le linge de nos enfants. C’est même cette eau que nous buvons », a ajouté Makoya Souaré.
Une sombre réalité qui impact les activités économiques
Au-delà de la consommation domestique, la modification des ressources hydriques affecte également les activités économiques.
Mateninké Souaré explique que la pêche constituait autrefois un complément de revenus. « Avant, lorsque les inondations survenaient, l’eau du marigot se déversait dans nos mares. Cela favorisait la pêche. Donc, des revenus complémentaires », a-t-elle expliqué.
Aujourd’hui, l’envasement empêche cette activité. « Nous ne pouvons plus pêcher, car il y a trop de boue à la suite des activités liées à l’exploitation minière. Notre principale source de revenus est pratiquement bloquée », regrette cette habitante du village.
L’eau, miroir des transformations environnementales
À Beyla, la question de l’eau illustre désormais les inquiétudes liées aux grands projets extractifs. Entre perceptions des communautés, explications institutionnelles et attentes d’actions concrètes, l’accès à l’eau potable reste un défi quotidien pour plusieurs villages impactés par le mégaprojet Simandou.

Sur place, la raréfaction de l’eau ne se mesure pas uniquement en volume, mais en temps d’attente, en fatigue, en risques sanitaires et en fragilisation des moyens de subsistance.
Dans ces localités rurales, chaque puits qui se tarit raconte une transformation plus large du territoire, entre nécessité de développement économique du pays et prise en compte des besoins primaires de populations locales.
Adama Hawa Bah et Aboubacar Sidiki Bérété