À Beyla, au cœur de la Guinée forestière, un marigot porte en lui une mémoire collective vivante, faite de croyances, de traditions et d’histoire culturelle. Le Bembeya - aujourd’hui menacé par l’oubli - demeure l’un des symboles les plus forts de l’identité de la ville.
Pour comprendre son histoire, il faut écouter ceux qui en sont les gardiens. Parmi eux figure Elhadj Lounceny Kourouma, instituteur et professeur à la retraite, ancien maire de Beyla et membre du bureau des sages. Issu de l’une des familles fondatrices de la ville, il perpétue la mémoire de ce lieu chargé de mystère.
« Comme vous l’entendez, Bembeya est le nom d’un marigot, d’autres peuvent dire une rivière », explique-t-il. Mais, derrière ce nom, se cache une signification plus profonde. Selon la tradition orale, l’origine du mot viendrait de la langue pèlè. « YA » signifie eau, tandis que « BEMBE » désigne la liane. Autrement dit, Bembeya serait le marigot bordé de lianes.
Autrefois, ce lieu était soigneusement entretenu par la famille Kourouma, gardienne traditionnelle du site. Le marigot occupait une place importante dans la vie spirituelle des habitants. « C’est dans ce marigot que l’on faisait des offrandes », raconte le sage qui ajoute : « On apportait des pâtes traditionnelles ou du pain blanc. On envoyait aussi des coqs et des moutons pour invoquer les esprits et formuler des vœux ». Il assure que ceux qui croyaient aux pouvoirs mythiques de Bembeya voyaient souvent leurs prières exaucées.
Un lieu entouré de mystères
Le Bembeya ne se limite pas à une simple étendue d’eau. Il s’inscrit dans un réseau de marigots qui structurent le paysage local.
À l’est se trouve aujourd’hui le collège Bembeya. Plus au nord, un autre marigot appelé Koboni rejoint le Bembeya et en constitue l’un de ses affluents. Un troisième cours d’eau, nommé Bourouko, se jette également dans le Bembeya.
Il est dit que le nom Bourouko viendrait du mot « Bourou », qui désigne un corps dans lequel on souffle pour produire un son. Les échos résonnaient autrefois tout au long de ce marigot. Mais les récits les plus marquants restent ceux qui évoquent les phénomènes mystérieux associés au lieu. « Les anciens disaient qu’on entendait des voix dans ce marigot sans jamais voir de corps », se souvient Elhadj Lounceny Kourouma. « Ils parlaient des invisibles : on entendait les sons, mais on ne voyait personne. Parfois, on apercevait aussi des lumières », ajoute-t-il.
Dans les environs, toujours d’après les témoignages, se trouvait également un arbre sacré où vivait, selon la tradition, un serpent remarquable, décrit comme « aussi beau qu’un collier tacheté de noir et de jaune ». Plus en amont, certains affirmaient apercevoir un autre serpent portant des cauris sur la tête.
D’autres signes étaient interprétés comme des présages. De petits serpents, surnommés « les fils de Bembeya », apparaissaient parfois dans les concessions de la famille Kourouma lorsqu’un événement important s’annonçait. « Personne ne les touchait. Après quelque temps, ils disparaissaient sans qu’on ne sache où ils étaient partis », assure-t-il.
Du marigot mythique à la légende musicale
Le nom Bembeya dépasse aujourd’hui les limites de ce marigot. Il s’est inscrit dans l’histoire culturelle de la Guinée grâce à l’orchestre mythique Bembeya Jazz National. Durant la première République (1958-1984), cet orchestre - d’abord créé comme l’orchestre de la fédération de Beyla - s’est fait remarquer lors des compétitions musicales.
Selon Elhadj Lounceny Kourouma, les premières confrontations avec le célèbre Kebendo Jazz, un orchestre régional de la zone kissienne, sont restées dans les mémoires. Après plusieurs rencontres disputées, l’orchestre de Beyla finit par s’imposer et acquiert une renommée nationale au début des années 1960 en « C’est à la troisième rencontre que le Bembeya a supplanté tous les orchestres », raconte-t-il.
Le groupe est ensuite nationalisé en 1966 par le president Ahmed Sekou Touré et devient officiellement le Bembeya Jazz National, l’un des symboles musicaux majeurs de la Guinée. Mais cette reconnaissance a aussi eu un effet inattendu : la jeunesse de Beyla s’est retrouvée sans orchestre local. Pour combler ce vide, un second ensemble est créé la meme année : le Simandou Jazz de Beyla, qui animera la ville pendant plusieurs années avant de disparaître faute d’instruments.
Offrandes et croyances en déclin
Pendant longtemps, les musiciens eux-mêmes venaient faire des offrandes au marigot Bembeya. Ils considéraient ce lieu comme une source spirituelle de leur réussite. Mais avec le temps et l’influence croissante de l’islam, ces pratiques ont progressivement disparu. « Avec l’islamisation avancée, qui a un peu piétiné cette croyance, ce n’est plus comme avant. Aujourd’hui, presque personne ne s’y intéresse », fait remarquer le sage.
Pour Elhadj Lounceny Kourouma, le Bembeya reste pourtant un élément essentiel du patrimoine culturel de Beyla. « Beyla est une préfecture de culture à tous points de vue », insiste-t-il.
Le sage estime qu’il est possible de préserver la mémoire de ce lieu, même si les pratiques spirituelles d’autrefois ne sont plus d’actualité. Son idée : transformer l’espace en site touristique et culturel, aménagé pour les jeunes et les visiteurs. « Si l’on prenait cette situation à bras-le-corps, cela serait bénéfique pour la jeunesse et aussi pour l’État », a-t-il affirmé, ajoutant que « ce serait un nouveau site touristique à ajouter à ceux qui restent encore inexplorés ».
Il plaide pour la préservation du Bembeya et de son l’histoire avant que le temps n’efface définitivement ce pan de la mémoire locale. Mais avec les années, le marigot a progressivement perdu l’attention et le respect dont il faisait autrefois l’objet. Aujourd’hui, il n’est presque plus que l’ombre de lui-même. Asséché et envahi par d’innombrables déchets déversés par les riverains, le Bembeya semble peu à peu perdre le caractère mythique qui faisait autrefois sa singularité.
Pour de nombreux habitants et gardiens de la mémoire locale, cette situation pose désormais la question de la préservation d’un patrimoine culturel et historique qui a longtemps façonné l’identité de Beyla. Aujourd’hui silencieux et envahi par les déchets, le marigot Bembeya se dirige lentement vers son extinction. Pourtant, pour ceux qui portent encore la mémoire de Beyla, il reste bien plus qu’un cours d’eau. Il s’agit d’un élément important de l’histoire, de la culture et de l’identité de la préfecture que beaucoup espèrent voir renaître avant qu’il ne disparaisse définitivement.
Adama Hawa Bah